Pourvu qu’il ne se passe rien
Résidence aux Ateliers dans la forêt, Boismorand, printemps 2026
Au printemps 2026, j’ai séjourné pendant un mois aux Ateliers dans la forêt, à Boismorand.
Mon projet s’intitulait Pourvu qu’il ne se passe rien, une phrase extraite de Oh Les beaux jours de Samuel Beckett. J’y formulais à la fois un souhait de ralentir, en contraste avec l’intensité de la vie parisienne, et un pied de nez au préjugé selon lequel il ne se passerait jamais rien à la campagne. Il suffit pourtant de prendre le temps de regarder.
À mon arrivée, mon vœu a été plus qu’exaucé : je me suis retrouvée seule dans ce très grand bâtiment, habité par les souvenirs et marqué par les traces de ses occupations successives. Les murs semblaient fonctionner comme des palimpsestes.
J’ai ressenti une énergie joyeuse dans ce lieu et commencé à enquêter sur son histoire. J’ai découvert qu’il avait notamment accueilli une colonie de vacances dans les années 1960. J’ai alors cherché à faire dialoguer ma propre expérience du séjour avec celle des enfants qui avaient fréquenté la colonie. J’ai retrouvé plusieurs d’entre eux, qui m’ont raconté leurs souvenirs avec beaucoup de détails.
Ce qui m’a frappée, c’est le caractère en apparence anecdotique de leurs récits : la couleur d’une paire de chaussettes, le goût (affreux) des épinards, la texture des couvertures, et les fameuses bruyères. Des détails infimes, restés en mémoire pendant des décennies, et qui, rien qu’en les évoquant, suffisaient à faire réapparaître un lieu et une époque.
J’ai poursuivi mon exploration à la recherche d’objets qui auraient traversé les différentes vies du bâtiment. Depuis la fenêtre de mon atelier, j’ai remarqué une vieille jardinière, un peu cassée. Elle était là depuis mon arrivée. Je me suis dit qu’elle avait dû en voir, des choses : le lieu avait été une colonie de vacances, un relais de chasse, puis une résidence d’artistes.
Je me suis imaginé que cette jardinière avait elle aussi des choses à raconter. J’ai alors juxtaposé plusieurs récits : celui de mon propre séjour, ceux recueillis auprès des anciens enfants de la colonie, et un autre, inventé, fantasmé, comme si la jardinière elle-même prenait la parole. L’objet devenait le point de rencontre entre des mémoires distinctes, entre ce qui avait été vécu, ce qui avait été transmis et ce que je pouvais imaginer.
Ailleurs, j’ai reproduit une brique prélevée dans le mur de mon atelier, sur laquelle j’ai peint un motif observé quelques semaines auparavant : un vol de pigeons. Je me suis demandé si ces briques avaient vu le même ciel que celui que j’avais vu.
Pendant cette résidence, j’ai ainsi travaillé à partir de traces, d’objets et de récits, en cherchant comment ils pouvaient se superposer pour raconter un lieu. Comment un lieu conserve-t-il ce qui s’y est passé ? Que reste-t-il des expériences vécues ?
Bref, il s’est passé plein de choses.